L’Affaire SK1 : Guy Georges face à la Crim’

L’Affaire SK1 : Guy Georges face à la Crim’

26 mars 1998. Les policiers de la Crim’ s’amassent le long de l’escalier en lino usé du 36, quai des Orfèvres. Leur excitation est palpable : ils s’apprêtent à découvrir le visage du tueur de l’Est parisien. L’enquête se termine enfin. Elle aura duré sept ans. Par sa forte teneur dramaturgique, cette traque ne pouvait qu’inspirer le cinéma. Encore fallait-il trouver le ton juste, éviter le pathos ou l’analyse psychologisante. Encore fallait-il parvenir à condenser le travail de la police, ainsi que celui de la justice, en deux heures de film.

Frédéric Tellier s’est attelé à cette lourde tâche. L’Affaire SK1 – les initiales de serial killer, 1 pour le premier tueur en série confondu grâce à son ADN – est son premier long métrage. Un pari risqué, mais le sujet lui tenait à cœur. « Une amie a été victime d’un viol dans les années 1990, au moment où Guy Georges sévissait, raconte-t-il. Ça l’a détruite, et moi aussi au passage. Ces années douloureuses m’ont amené à m’intéresser à cette affaire. Par la suite, j’ai pensé qu’il y avait matière à en faire un film, même si je n’avais pas encore d’angle précis. Grâce aux hasards de la vie, j’ai rencontré Frédérique Pons, l’avocate de Guy Georges, qui s’est confiée avec beaucoup de pudeur et d’émotion sur ses souvenirs de tribunal. Là, je me suis dit qu’il fallait vraiment parler de cette histoire, mettre en évidence ce qui ressort d’humanité dans ce gâchis absolu. »

Au plus près des faits
Notamment à travers les ­enquêteurs du groupe dirigé par Carbonel. Et particulièrement Franck Magne (Charlie dans le film), ce jeune inspecteur qui a traqué l’assassin sans relâche, à une époque où il n’existait pas encore de téléphone portable, d’informations centralisées, ni de fichier des empreintes génétiques. D’où les difficultés des policiers à relier les crimes entre eux, à cibler un seul et même criminel. « Ils ne pouvaient se fier qu’à leur flair. Ce sont des gens très intelligents. On est loin du stéréotype du cow-boy, le calibre à la ceinture, qui boit des verres avec des prostituées. Ils sont élégamment vêtus, car toujours à même d’aller annoncer un décès à une famille. Beaucoup sont venus nous voir sur le tournage. La plupart ne pouvaient rester à cause de l’émotion. Ces flics courent après les criminels tout le temps, ils écument les scènes de crimes, mais ils n’en restent pas moins fragiles, meurtris, affectés. Ce métier est plus qu’une vocation : c’est dans leur nature. » Leur unité ressemblait davantage à une bande de copains qu’à un groupe de simples collègues. « On passait douze heures par jour ­ensemble, se souvient Franck Magne. On mangeait ensemble, se soutenait les uns les autres, y compris sur le plan personnel. »

Si Frédéric Tellier a rencontré les protagonistes de cette affaire pleine de cahots, ainsi que Patricia Tourancheau journaliste à Libération qui a couvert le procès et écrit le livre La Traque, il ne s’est pas entretenu avec Guy Georges. « Je n’ai même pas essayé, lance-t-il. On avait déjà beaucoup de documentation sur lui : les rapports médico-psychologiques, les témoignages de ses avocats, ceux des journalistes. Mon film rend hommage aux victimes et non au tueur. J’ai un dégoût profond pour lui : il est insoutenable, inintéressant. La vie est trop précieuse, je déteste ceux qui la ­détruisent. » Afin d’être le plus fidèle possible à la réalité, le réalisateur a reconstitué les locaux du 36 dans un hôpital désaffecté. « On a fait plein de repérages, pris les mesures, les codes couleurs. Les policiers en visite se croyaient presque dans leur bureau. » Pour la scène du procès, il a pu tourner dans la salle d’assises où Guy Georges a été jugé, grâce à une autorisation délivrée par l’institution judiciaire. « Mon objectif était d’être le plus précis possible ; 80 % des choses qu’on voit dans le film se sont rigoureusement passées ainsi. »

Tourner la page sans oublier
Personne n’a été épargné par cette affaire. Quelques années après sa résolution, Franck Magne a arrêté le terrain. L’inspecteur reconnaît avoir eu des craintes en apprenant qu’un long métrage se préparait sur le sujet : « J’avais peur que le film soit un peu voyeur, mais Frédéric a privilégié notre sensibilité et notre pugnacité. » Le ­cinéaste reconnaît quant à lui qu' »il y avait quelque chose d’éprouvant, une grande responsabilité morale ». Difficile de se délester du poids émotionnel d’une telle histoire. Et plus encore pour Adama Niane, qui incarne Guy Georges. « On a passé un mois à discuter. Il ne fallait pas qu’il se laisse envahir par tout ça. C’est très difficile de trouver le ton juste. » Aujourd’hui, Frédéric Tellier se dit ému d’être arrivé au bout de l’aventure. Il n’est pas le seul. Franck Magne et ses collègues l’ont vu dernièrement : « À la fin, ils se sont levés et se sont serrés les uns contre les autres. J’ai entendu Carbonel, qui conserve depuis deux décennies une photo de Pascale Escarfail, la première des sept victimes, dire : « vingt-cinq ans après, on ferme enfin la porte sur cette affaire ». »

Baptiste Thion – Le Journal du Dimanche
dimanche 04 janvier 2015

Auteur: protection-victimes

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